Abysses

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Titre                      Abysses
Date                      Septembre  1991
Technique          Huile et terre cuite pilée sur carton toilé
Dimensions        610 x 460 mm

St Jean de Luz

Saint-Jean de Luz

Titre                        St Jean de Luz
                                 Place Louis XIV
Date                        Août 2005
Technique             Aquarelle
Dimensions:         135 x 150 mm

Pourquoi?

Pourquoi!

Sois belle, Ô! ma vie, Ô! Lointaine espérance, ma jeunesse!
Sois le silence, Ô ! Ma mémoire des années sans paresse!
Ai-je pensé ne jamais éteindre l’étreinte des inavoués amours
Que les vagues des regrets sont venues sans porter secours.

Laissant mes empreintes aux siennes naître à mes rides,
J’ai porté mon visage en d’intimes pourquoi, dans le vide.
A ma jeunesse vieille, aux lambeaux de ma mantille trahie,
Je n’ai pas eu de réponses, refusant toutes les embellies.

De ci, de là, de loin, toujours belle, toujours assurée,
J’ai cueilli le fruit des rencontres en voluptés mesurées.
Aux graines semées, je n’ai pas abreuvé l’été de mes saisons,
Me croyant ancrée à la beauté du rêve, sans rêver ma maison.

Me suspendant aux bras de l’amant sans toucher à ses lèvres,
Je n’ai pas osé marcher, ne ceinturant jamais ses épaules d’orfèvre,
L’âme prisonnière des conventions, vieille avant que de l’être.
J’étais centenaire à mes vingt ans, sonnant le glas des ancêtres!

Cent printemps que j’attends son fol amour mystérieux !
Pourquoi n’ai-je pas osé enlacer son cœur au bras de ses vœux ?
L’alliance à mon doigt n’a pas brillé des éclats des légèretés.
Je suis née au grand clocher des sermons d’une ère d’âpreté.

Terrassée avant que je ne choisisse de la vie, ma folie,
Je veux dire le fond des tristesses qui font la mélancolie,
Je me suis noyée dans de tristes pilules blanches, parfois roses.
J’ai cent ans ! et je me demande encore pourquoi ; si j’ose !

Faudrait t’il des fleurs ramassées, tressées en bracelets,
Pour que je revienne à la vie ! Rien qu’un baiser pour un œillet !
Ô! Morte avant l’heure des amours désavoués pour une idée
Parce que je n’ai pas vu, ni voulu voir l’amour d’une orchidée !

Pourquoi me suis-je faite vieille avant l’heure !
J’ai encore sur sa bouche ses mots enchanteurs
Et sur ses mains l’empreinte des frissons que je dérobe,
Le frisson de ses doigts volant aux plis de ma robe.

Quand au jardin, assise près des jacinthes en fleurs, de marbre,
Je levai le printemps éternel en effeuillant la sève des arbres,
Je me suis, au matin de sa jeunesse, approchée de ma vieillesse,
Criant : Non ! Persuadée qu’au cœur de mon église, je me blesse.

Je n’avais d’autel que pour la pudeur, et la pudeur devint cri.
J’ai laissé ma robe voler au vent, coiffant chaque pli proscrit.
Le tissu insolent, sans que je ne voie l’air l’épouser, s’est froissé.
Je suis repartie, pétales tressés dans les cheveux, affaissée.

Le visage encore jeune dans ma grande vieillesse sans âge,
Je suis allée, le laissant sur la rive des désirs, le corsage sage !
Ô ! Tais-toi ma vie ! Noie ta peine immense dans la folle rivière
Que les méandres ramènent d’alluvions infertiles sur ma civière.

Mon ventre n’a porté aucun de ses fruits, ni d’allégresse,
N’a pas même frémi, tellement meurtrie par sa jeunesse,
Tellement abîmée dans ma tristesse que j’attends à ma fenêtre !
Je meurs sous la rigidité fracassante de mon beau prêtre.

Pourquoi n’ai-je pas été libre, libre de moi, libre?
Quand à la fibre de mon âme j’ai connu le déséquilibre!
Et reste l’indolence des rêves brisés ! Ah ! Si j’avais su !
Suis-je si vieille qu’encore je ne puisse être à mon insu ?

Alors, le visage triste, désenchanté, le vide sans revanche,
Je décide de rajeunir, je jette mes pilules roses et blanches.
Je fais de mes pourquoi un bouquet de ronces sans épines
Qu’au vent je jette et que la rivière emporte loin, chagrine.

Poème de Béatrice Lukomsky Joly et Illustration de Jean-Daniel Perrin